Article publié par L'Orient- Le Jour le 12/11/2025.
Dans une lointaine contrée, le président du Comité exécutif des pompiers prit une décision : afin d’éviter le risque d’électrocution et de feu, les fils électriques saillants sont dorénavant interdits dans les rues de la ville. Une première depuis des décennies.
« Non, non et non ! » répond l’autorité de tutelle, court-circuitant ainsi le président du Comité exécutif des pompiers auprès de ses subordonnés. Non, cette décision ne sera pas exécutée, parce que c’est son exécution qui peut causer l’électrocution et le feu, et non pas le contraire ! La dialectique est fine et forte ; la novlangue est, depuis longtemps, bien huilée : il faut l’étaler, la répéter à souhait. La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force, comme faisait dire Orwell. Par ailleurs, l’autorité de tutelle fait savoir qu’il est strictement interdit de critiquer l’immobilisme des pompiers devant le risque de feu. Les pompiers ne font qu’appliquer ce qui est la doctrine officielle depuis des décennies : or, on ne change pas une doctrine qui gagne ! Compris ? !
En effet, c’est en démantelant les fils saillants – surtout ceux qui sont nouvellement installés – c’est en désamorçant ainsi le risque du feu, que le feu se déclarerait ! D’autant plus qu’alors, il ne serait pas du rôle des pompiers d’éteindre le feu, mais simplement de le regarder : ils seraient obligés de ne pas intervenir, pour qu’ils ne prennent pas feu eux-mêmes ! Ou bien, voulez-vous que les pompiers soient brûlés ? ! Quelle méchante idée, absurde, irresponsable et révoltante !
Non, il n’incombe pas aux pompiers de protéger la population – dont ils sont pourtant issus, et qui les soutient inconditionnellement – du feu : que la population se débrouille seule. Aux yeux des pompiers, il ne saurait y avoir de favoritisme ni de discrimination entre la population et la cause du feu. Point barre. Circulez (si vous le pouvez), il n’y a rien à voir ! D’ailleurs, cet égalitarisme devrait être considéré comme un gage de sérieux par le reste du monde qui attend non seulement que s’arrête la provocation que constituent, pour une bonne partie de la population, les fils électriques ostentatoires, mais surtout que la poudre hautement inflammable soit monopolisée sur le territoire. En plus, ça rime !
Sur ce, à l’exception de quelques mesurettes servant de poudre aux yeux, il faut laisser les choses, grosso modo, en l’état, et ne surtout toucher à rien dans le fond. Il faut laisser faire, laisser passer et prendre ainsi le risque que ça puisse péter afin, justement, d’éviter que ça pète ! Le risque n’est pas endigué par la précaution, mais par la permissivité : dans le monde du rugby, c’est comme cela qu’on éviterait qu’un essai soit transformé. Sinon, le ballon va exploser et tout le monde sera disqualifié. En somme, la cité restera une jungle de fils électriques ostentatoires. L’ordre, c’est l’anarchie : ce n’est que logique, raison pure et sagesse du fort !
Décidément, Au feu, les pompiers ! (Hoří, má panenko, 1967) n’est pas l’apanage de Miloš Forman ni de la Tchécoslovaquie communiste. C’est une allégorie à vocation universelle qui peut être revisitée à chaque fois qu’un pays a la chance de goûter aux joies de la compétence, du sérieux, du courage, de la détermination, de la fermeté et de la résolution réformatrice de ses dirigeants, ainsi que de la cohérence et de la solidarité entre eux. C’est ce film qui devrait y être projeté, sur tous les rocs, à chaque fois qu’un pays « bute sur le roc » de l’absurde (pour emprunter à Freud sa terminologie) ; à chaque fois que ses habitants sont pris pour des pigeons dans une Grotte.

Comments
Post a Comment