Candide au pays du Cèdre

 


Article publié dans L'Orient- Le Jour du 09/12/2025.

C’est dans les années 1990, à Bchémoun, dans les salles de classe du complémentaire et, surtout, du secondaire, que fut progressivement aiguisé l’esprit critique d’élèves libanais, sans concession sur la netteté et la franchise, un peu à l’image de l’architecture brutaliste qui est celle des bâtiments du Collège Louise Wegmann.

C’est dans cette école très bourgeoise que fut, paradoxalement, forgé l’esprit critique contre l’hypocrisie et le fard de valeurs bourgeoises, avec la littérature française comme aiguiseuse de premier choix : Germinal de Zola, Le Rouge et le Noir de Stendhal, Madame Bovary de Flaubert, Le Père Goriot de Balzac, et bien d’autres œuvres.

Et c’est notamment en 1996 que fut immunisé – fût-ce de manière indirecte – celui qui écrit ces quelques lignes contre l’opium du XXIe siècle qu’est la pensée positive : fut ainsi déterminant le choix, fait par les professeures, de Candide ou l’Optimisme de Voltaire, entre autres œuvres, pour le programme de littérature française en classe de 1re littéraire, en guise de préparation aux épreuves de l’anticipation au baccalauréat français.

Dans cette œuvre, Voltaire critique la théorie de l’optimisme du philosophe Leibniz, selon laquelle notre monde serait « le meilleur des mondes possibles ». En maniant un délicieux sarcasme bien grinçant, Voltaire y déconstruit – bien avant la « déconstruction » de Derrida et autres Foucault – cette théorie/vision du monde : il expose sa naïveté et sa fausseté, se moque de son caractère bien niais et, surtout, démontre sa profonde stupidité ainsi que ses effets néfastes sur l’homme, d’autant plus que, pour Voltaire, elle ne peut qu’inciter à la passivité.

En étudiant cette œuvre des Lumières, fut ainsi forgé en nous, dès l’âge de 16 ans, l’esprit critique, particulièrement contre ce qui, depuis la fin du XXe siècle, devint la psychologie positive. Théorisée par le psychologue Martin Seligmann, à coups de livres qui sont à la psychologie et à la pensée ce qu’est le fast-food à l’art culinaire, reprise abondamment par ses disciples (ou plutôt ses acolytes) dans le monde, la pensée positive touche tous les domaines culturels.

La littérature (avec le feel good) en est l’une des principales victimes, notamment avec Paulo Coelho dont les livres se trouvent, en France, dans les supermarchés, parfois entre le rayon du beurre et celui de la viande, après qu’il a largement contribué, par ses romans, à transformer la littérature en simple marchandise de consommation pour « se sentir bien », pour « se sentir mieux ».

Ainsi, on ne peut qu’être ravi lorsque l’esprit critique commence à exprimer sa résistance contre la « happycratie » (cf. livre sur « l’industrie du bonheur » de Edgar Cabanas et Eva Illouz) et La Dictature du bonheur (cf. livre de Marie-Claude Élie-Morin).

Aujourd’hui, le choix de Candide, qui fut fait au Liban il y a bientôt 30 ans, s’avère d’autant plus important que la pensée positive y est érigée, grâce notamment à certains discours et déclarations présidentiels, presque en religion d’État : les positive vibes et autres verbiages de life coaches et d’influenceurs de réseaux sociaux sont désormais transformés en doctrine officielle de gouvernance de l’État libanais, reflétant ainsi un certain niveau intellectuel que ce pays a atteint, notamment sa classe dirigeante.

Mélangeant imaginaire d’un Liban fantasmé et mythifié, optimisme niais, forcé et moralisateur, langue de bois « patriotisante », élans de chauvinisme primaire, d’ethnocentrisme et d’exaltation de l’ego collectif démesuré, culpabilisation voire diabolisation de la critique accusée de ternir l’image du pays par la « négativité » (alors que ce pays croule sous le poids des catastrophes), véhiculée par des sortes d’ordres du jour catégoriques que les Libanais doivent exécuter, la pensée positive est ainsi mise au service de la propagande en faveur du pouvoir, comme novlangue afin d’essayer de très maladroitement cacher ses manquements, sa relative passivité, ses velléités, le défaut de sérieux et de fermeté dans le peu de ce qu’il entreprend, ainsi qu’amadouer la colère légitime des gens.

On ne remonte pas le moral d’un peuple comme on galvanise ses troupes. Cela peut être perçu, à juste titre, comme une banalisation voire un mépris des souffrances des Libanais. Culpabiliser, au nom de la résilience, de la rhétorique spartiate et autres stoïcismes, l’expression de la souffrance par le peuple, cela manque d’humanisme, de sensibilité, de tact, de pédagogie, de la part du pouvoir. Cela n’est ni une réponse valable aux attentes des Libanais ni une solution à leurs problèmes : au contraire, cela risque d’envenimer les choses.

Les Libanais ont besoin d’actions, de réformes réelles, en profondeur, de mesures effectives et non de mesurettes, ni de poudre aux yeux jetée par le culte de « l’image positive » qui, d’ailleurs, ne leurre plus grand monde.

C’est au Liban, au Collège Louise Wegmann, que j’ai pu comprendre, grâce à la littérature française, que, dans la vie, plutôt que l’attente passive d’un bonheur bâti sur des fantasmes, il faut, comme le préconise Candide à la fin de cette œuvre de Voltaire, « cultiver notre jardin ».

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