Dans la lettre qu’il adresse « à une amie libanaise » et que L'Orient- Le Jour a publiée le 03 Avril 2026, Dominique de Villepin fait preuve, dans l’ensemble, et à son habitude, de lucidité, de justesse et de sagesse. Sa connaissance de la culture et de l’histoire du Levant, son recul par rapport à l’immédiat, confèrent une singulière profondeur à sa pensée qui se veut - et qui est – complexe. Ses réflexions sur le sujet contrastent nettement avec le fast- food de la pensée binaire qui est souvent servie, non sans causer des dégâts presqu’irréversibles à l’intelligence, dans les médias, y compris dans l’Hexagone. Sa méthode l’inscrit ainsi dans la lignée des Edgar Morin et autres penseurs clairvoyants dont la France a le secret.
Cependant, un passage – et non des moindres - de la lettre
retient particulièrement l’attention et laisse le lecteur dubitatif : « Votre
pays se divise aujourd’hui moins entre des camps qu’entre des visions
inconciliables du salut. Pour les uns, le danger premier est l’occupation,
l’expansionnisme, l’humiliation infligée de l’extérieur, et la résistance
demeure, malgré ses ambiguïtés, le dernier nom de la dignité. Pour les autres,
le danger premier est la confiscation de la souveraineté nationale par une force
armée qui soustrait au pays et prend en otage la décision de la guerre et de la
paix, l’inscrivant dans une logique qui n’est plus celle de son propre destin.
Ainsi, les mêmes mots ne désignent plus le même monde. La résistance n’a plus
la même signification. La souveraineté n’a plus le même contenu. La protection
elle-même devient objet de discorde... »
Dans ce passage, au lieu de déconstruire le discours du
Hezbollah, de Villepin présente ses éléments de langage comme une version
légitime, parmi d'autres, du souverainisme libanais. L’ancien premier ministre
justifierait ainsi un « relativisme souverainiste » et tomberait, du
même coup, dans le confusionnisme. La démarche intellectuelle est d’autant plus
approximative qu’elle s’accompagne de l’occultation, assez surprenante, de l'affiliation
de ce groupe armé non étatique à l'Iran ; le dernier exerçant un contrôle
essentiellement effectif sur le Hezbollah.
Ainsi, par cette manœuvre, de Villepin fournit- il, peut-
être sans le réaliser (si on veut être très indulgent), des excuses à la milice
pro- iranienne, des raisons atténuantes pour l'absoudre, fût- ce partiellement,
de son indéniable responsabilité – principale et essentielle, voire exclusive,
en comparaison avec celle des autres Libanais - dans l'état de guerre (et
d'agonie) presque permanente que vit le Liban depuis des années. S’agirait-il de
la complicité, même non intentionnelle ? Ou bien de la naïveté qui inscrirait
de Villepin dans le club des « idiots utiles » - comme dirait un
Oulianov - du Hezbollah et de l'Iran? On ne se permettra jamais de le penser,
parce qu'on ne se le pardonnera jamais: l'énorme estime en laquelle on tient de
Villepin nous en empêchera toujours.
Mais on attendait d'un homme d'Etat et d'un serviteur de
l'Etat, qui plus est du calibre de l'ancien Ministre des Affaires étrangères et
Premier ministre de Jacques Chirac - auxquels le Liban doit beaucoup -, de la
clarté, notamment sur la théorie de l'Etat, de la fermeté sur les principes du
droit, de la rigueur, afin que la complexité ne devienne pas synonyme de
confusion, que la hauteur du verbe ne se transforme pas en verbiage qui
chercherait à noyer le poisson de la responsabilité de la milice pro-iranienne
par rapport à ce qu'endure le Liban.
On attendait plutôt de lui de souligner que la souveraineté
est un tout: qu'elle est une et indivisible. De rappeler, d’un côté, qu'on ne
peut transiger sur la souveraineté dans sa dimension « externe » :
qu’il est inadmissible d’accorder des concessions gratuites à Israël ou de
justifier – comme le font des opposants au Hezbollah - les violations
israéliennes de la souveraineté, de l’indépendance et de l’intégrité
territoriale du Liban, sous prétexte que cela permettrait au pays de se « débarrasser »
du Hezbollah et de recouvrer, ainsi, sa pleine souveraineté dans sa dimension « interne »
(l'autorité du seul Etat libanais sur l'ensemble de son territoire, y compris
par rapport à la décision de la guerre et de la paix).
Mais aussi d'affirmer clairement, d’un autre côté, qu'on ne
peut pas prétendre - comme le fait le Hezbollah - défendre la souveraineté dans
sa dimension « externe », tout en la violant dans sa dimension « interne ».
D'autant plus que la souveraineté est un principe fondamental du droit
international : on ne peut se souvenir du droit international, ou exiger son
application, uniquement lorsque cela nous convient. Le droit implique des
droits et des obligations. Par conséquent, toute inconstance dans son applicabilité,
toute sélectivité dans son application, relèvent de l'hypocrisie. Quant au
comble de l'hypocrisie, il est dans le fait de dénoncer la sélectivité et les
doubles standards, notamment occidentaux, par rapport au respect du droit
international, tout en les pratiquant soi-même. Or, le Hezbollah excelle dans
ce discours schizophrène.
On attendait de l’auteur du Pouvoir de dire non et de
Mémoire de paix en temps de guerre de rappeler que lorsque le territoire d'un
Etat est occupé, le droit de résister à l'occupation militaire comporte une
condition fondamentale et implicite : son exercice doit toujours être conforme
aux intérêts souverains de l'État dont le territoire est occupé (même si
celui-ci ne reconnaît pas officiellement le mouvement de résistance), et non de
façon contraire aux intérêts de l'Etat dont le groupe armé non- étatique
prétend mener le combat pour libérer le territoire (la situation peut être
différente dans des territoires occupés où il n’existe pas encore d’Etat).
Or, après 2000, date du retrait israélien du Sud Liban, le
Hezbollah, qui fut un mouvement de résistance, a cessé d'agir dans l'intérêt du
Liban (libération de l'occupation). Il a entraîné le pays, souvent au service
des intérêts de l'Iran (qui est actuellement victime d’une agression israélo-
américaine, mais qui agresse aussi, dans sa riposte, beaucoup de pays arabes) et
de ses alliés, dans des aventures militaires qui ont conduit au rétablissement
de l'occupation israélienne et à son expansion au pays du Cèdre. Le droit
international reconnaît le droit de résister à l'occupation, non pour que ce
droit soit perverti et instrumentalisé en tant que prétexte à des actions
contraires aux intérêts de l'État (et de sa population) que le mouvement dit de
« résistance » prétend défendre: notamment ni pour amener
l'occupation de nouveau, ni provoquer son expansion illégale. Ceci est une
absurdité qui n'a plus grand chose à voir avec le droit à la résistance contre
l'occupation militaire au regard du droit international.
Amie du Liban, ayant créé cet Etat en 1920, il est
aujourd'hui du rôle primordial de la France au Levant, notamment au Liban,
d'affirmer, haut et fort, que le monopole étatique des armes ne peut être sujet
à compromission, ni à tergiversation ; qu'il en va de la survie du Liban. Que
la dichotomie Etat/milice est irréductible, et qu'aucun relativisme
souverainiste ne saurait y apporter une solution. Que l'Etat libanais ne
saurait être mis sur un pied d'égalité avec aucune milice - qui plus est sous
contrôle étranger - sur son territoire. Que la cohabitation Etat/milice est une
aberration inadmissible, qu'elle constitue la cause première de l'agonie du
Liban. Que la Hezbollah viole, par son existence même en tant que groupe armé
non étatique, le contrat social entre Libanais, que constitue l'Accord de Taëf,
devenu Constitution, ainsi que plusieurs résolutions du Conseil de sécurité des
Nations Unies, institution qui a vibré, et, avec elle, le monde entier, au son
de la voix de de Villepin dans son fameux discours historique, prononcé avant
l'invasion de l'Irak en 2003.
Voici ce que la plupart des Libanais voudraient surtout
entendre de la voix de la France.
Sagi SINNO
07/04/2026

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