Article paru dans L'Orient- Le Jour du 05/05/2026
Le discours anti-campiste au Liban est à saluer, d’autant
plus qu’il est assez minoritaire. Les tenants de ce discours politique font
souvent preuve de lucidité, de justesse et de sagesse, ainsi que d’une pensée
complexe qui, digne des enseignements clairvoyants d’un Edgard Morin, contraste
avec la pensée binaire dominante. Leurs intentions sont également
louables : sortir le pays de l’extrême polarisation politique autour du
Hezbollah en tant que groupe armé non-étatique, pour éviter le risque d’implosion
du Liban.
Mais, en établissant parfois de fausses équivalences, il est regrettable d’observer qu’un certain anti-campisme a tendance à tomber dans l’excès opposé à ce qu’il dénonce, à savoir – dans le confusionnisme, ainsi que dans son corollaire – le simplisme. Au nom de l’anti-campisme, les deux camps de l’échiquier politique sont parfois très injustement renvoyés dos à dos concernant la responsabilité dans l’état de guerre presque permanent que vit le Liban depuis des années. Au nom de l’impératif d’éviter la désunion nationale, certains anti-campistes somment pratiquement les Libanais de taire ou de mettre à plus tard leurs critiques à l’encontre du Hezbollah qui, pourtant, les met à chaque fois devant le fait accompli de la guerre dans laquelle il entraîne le pays. Cela n’est pas sans rappeler le slogan : « Nulle voix au-dessus de la bataille ! » qui fut employé par des régimes dictatoriaux arabes pour museler toute opposition. Au lieu de déconstruire le discours du Hezbollah, certains anti-campistes vont même jusqu’à présenter ses éléments de langage comme une version légitime, parmi d›autres, du souverainisme libanais. Ils justifieraient ainsi un « relativisme souverainiste » et tomberaient, du même coup, dans le confusionnisme. La démarche intellectuelle est d’autant plus approximative qu’elle s’accompagne parfois de l’occultation, assez surprenante, de l’affiliation de ce groupe armé non étatique à l’Iran ; le dernier exerçant un contrôle essentiellement effectif sur le Hezbollah. Par cette manœuvre, certains anti-campistes apportent, peut- être sans le vouloir, de l’eau au moulin du Hezbollah.
Afin que la complexité ne devienne pas synonyme de confusion
et que l’anti-campisme ne se transforme pas en confusionnisme, il est
nécessaire de tenir un discours clair, sans ambiguïté ni concession, sur
l’attachement aux principes du droit public (interne et international),
notamment à la théorie générale de l’État (cf. Léon Duguit ou Raymond Carré de
Malberg). La souveraineté est un tout : elle est une et indivisible. D’un
côté, on ne peut transiger sur la souveraineté dans sa dimension « externe » :
il est inadmissible de justifier les violations israéliennes de la
souveraineté, de l’indépendance et de l’intégrité territoriale du Liban, sous
prétexte que cela permettrait au pays de se « débarrasser » du
Hezbollah et de recouvrer, ainsi, sa pleine souveraineté dans sa dimension
« interne » (l’autorité du seul État libanais sur l’ensemble de son
territoire). Il s’agit également de refuser certains courts-circuits qui sont
juridiquement regrettables et qui consistent à faire endosser la responsabilité
des violations israéliennes au Hezbollah. Au regard notamment du jus contra
bellum, rien ne peut justifier que la riposte israélienne dépasse les
conditions de la légitime défense (proportionnalité et nécessité), si légitime
défense il y a. Par ailleurs, si le Hezbollah manque à ses obligations
relativement à la protection des civils sur le sol libanais (interdiction de
l’emploi de boucliers humains ; principe des précautions contre les effets des
attaques), rien ne peut, pour autant, justifier les nombreuses et graves
violations israéliennes du droit international humanitaire au Liban.
Mais il est indispensable aussi d’affirmer, d’un autre côté,
que la dichotomie État/Hezbollah (en tant que groupe armé non étatique) est
irréductible : aucun relativisme souverainiste ne saurait y apporter une
solution. Le monopole étatique des armes et de la décision de la guerre et de
la paix ne peut faire l’objet de compromission ou tergiversation. Il en va du
respect de la souveraineté de l’État libanais, du contrat social entre Libanais
(que constitue l’accord de Taëf devenu Constitution), ainsi que de plusieurs
résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et, par suite, de la
survie du Liban. Ainsi, rien ne peut exonérer le Hezbollah et l’Iran (en tant
qu’État qui exerce un contrôle effectif sur lui) de leur responsabilité d’avoir
imposé des conflits armés au Liban et aux Libanais.
Il s’agit pour les anti-campistes de clairement proclamer
qu’on ne peut pas prétendre défendre la souveraineté dans sa dimension
« externe », tout en la violant dans sa dimension
« interne ». D’autant plus que la souveraineté est un principe
fondamental du droit international : or, toute inconstance dans
l’applicabilité de ce dernier, toute sélectivité dans son application, le
torpillent et relèvent de l’hypocrisie, nonobstant l’identité de la partie
ayant un deux poids, deux mesures.
Pour éviter à l’anti-campisme de sombrer dans le
confusionnisme, il est également primordial de souligner que le droit de
résister à l›occupation militaire comporte une condition implicite et
fondamentale qui le préserve de l’instrumentalisation et de la
falsification : son exercice doit toujours être conforme aux intérêts
souverains de l’État dont le territoire est occupé ; non au détriment de cet
État, ni à son insu, et non au service des intérêts d’un État tiers. Enfin, il
est crucial que l’anti-campisme dénonce toute violation, y compris par l’Iran,
notamment par le biais du Hezbollah, du principe de non-ingérence dans les
affaires internes du Liban et donc de sa souveraineté.
L’anti-campisme est une lueur d’espoir dans le paysage
politique du Liban. Il serait bien dommage qu’il soit dénaturé à cause d’un
manque de rigueur, de clarté, de franchise, de fermeté ou de courage.

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