Article publié sur Mediapart/Le Blog, le 01 Juin 2026.
Le 31 Mai, la France a appelé à une réunion d’urgence du
Conseil de sécurité de l’ONU concernant la situation au Liban. Dans un message
publié sur X le même jour, le président français Emmanuel Macron affirme que
« Rien ne justifie l’escalade majeure en cours au Sud Liban ».
Demandant que « les armes se taisent, toutes, et pour de bon », il
assure que « La France poursuivra son soutien aux autorités libanaises
dans leurs efforts pour rétablir la souveraineté de l’État et l’intégrité
territoriale du pays ».
Bien évidemment, dans la guerre qui se prolonge par épisodes
depuis le 08 Octobre 2023 au Liban (lancement par le Hezbollah de sa
"guerre de soutien" à Gaza, s'accaparant ainsi la décision de la
guerre et de la paix qui est censée appartenir au seul Etat libanais), rien ne
peut justifier, au regard du jus contra bellum, notamment la Charte
des Nations Unies, que la riposte israélienne dépasse les conditions de la
légitime défense (proportionnalité et nécessité), si légitime défense il y a au
regard du droit international. Par ailleurs, si le Hezbollah manque à ses obligations
relativement à la protection des civils sur le sol libanais (interdiction de
l’emploi de boucliers humains ; principe des précautions contre les effets des
attaques), rien ne peut, pour autant, justifier les nombreuses et graves
violations israéliennes du droit international humanitaire au Liban.
Mais aujourd’hui, pour un pays dévasté de façon
presqu’ininterrompue depuis bientôt trois ans par la guerre, l’heure n’est plus
aux lapalissades, ni aux mesurettes. Pour protéger le Liban et le sauver, il ne
suffit plus de répéter - comme le fait le président français dans son tweet
susmentionné - ce genre d’évidences. Voici, hélas, une autre évidence :
bénéficiant de facto d'une impunité que nombre de pays
occidentaux tâchent à ce qu'il conserve, Israël n’a que faire de justifier ses
guerres.
Par ailleurs, le pouvoir libanais ne tarde pas à faire la
récupération de cette affirmation du président français, afin de dédouaner le
Hezbollah et se dédouaner de toute responsabilité dans ce qu'endure le Liban.
Or, les mots ne peuvent plus cacher la réalité d'un groupe armé non- étatique
sous le contrôle effectif de l'Iran (le Hezbollah) qui jette, au service des
intérêts de l’Iran, le Liban dans l’enfer de la guerre, l’exposant à l’immense
danger que représente une armée puissante qui est aux ordres d’un gouvernement
israélien d’extrême- droite. Les mots ne peuvent plus cacher la réalité d'un
Etat libanais qui, en l'état actuel des choses, est aussi bien velléitaire que
pas très capable d'exercer son autorité sur l'ensemble de son territoire,
notamment en face du Hezbollah.
Par ailleurs, si le but est vraiment d'aider le Liban et les
Libanais, il ne suffit plus de "gesticuler" en se contentant
d'appeler, comme le fait la France, à une énième réunion du Conseil de sécurité
des Nations Unies, sans pour autant présenter, sur le fond, une nouvelle
résolution qui puisse vraiment changer la donne. Il ne s’agit pas de tomber
dans l’ingratitude envers la France qui cherche à aider le Liban, mais
d’essayer de sortir le Liban de toute politique qui consiste à jeter de la poudre
aux yeux.
L’Etat libanais comme partie du problème
Après le retrait israélien du Sud Liban en 2000, la
communauté internationale a considéré, au moins depuis 2004 - année d’adoption
de la Résolution 1559 par le Conseil de sécurité des Nations Unies -, que la
solution consiste à ce que l’Etat libanais rétablisse son autorité sur
l’ensemble de son territoire, notamment en face du Hezbollah qui exerce une
autorité concurrentielle à celle de l’Etat libanais ; le but étant
principalement que l’Etat libanais évite ainsi au pays qu’il soit transformé,
par le Hezbollah pro- iranien, en simple plateforme pour règlement de comptes
régionaux et en carte de pression aux mains de l’Iran, notamment dans ses
négociations avec les Etats- Unis. Cette solution fut réitérée à plusieurs
reprises par le Conseil de sécurité des Nations Unies, notamment dans ses
Résolutions 1680 (2006) et 1701 (2006), ainsi que dans l’Accord de cessation
des hostilités conclu entre le Liban et Israël le 27 Novembre 2024.
Mais en l’état actuel des choses, qui dure depuis des
décennies, il est difficile de continuer à considérer que l’Etat libanais soit
la solution. Il faudrait se rendre à l’évidence qu’il est une partie
essentielle du problème. En effet, non seulement l’Etat libanais n’est pas en
mesure de rétablir son autorité sur l’ensemble de son territoire, mais c’est
aussi la volonté réelle de rétablir cette autorité qui reste, pratiquement et
pour plusieurs raisons, assez faible au sein de l’appareil étatique et politique
libanais. Il est temps que la communauté internationale - à commencer par la
France, amie du Liban - reconnaisse cette réalité, comme préalable à toute
recherche de solution qui soit effective et efficace pour mettre un terme à la
spirale de violence au pays du Cèdre.
Depuis le 02 Mars dernier, le Hezbollah a repris ses
attaques contre Israël, notamment en soutien à l’Iran qui subissait ce qui
semble bien constituer, au regard du droit international, une agression de la
part des Etats- Unis et d’Israël. Il est à noter qu’entre le 27 Novembre 2024 –
date de conclusion de l’Accord de cessation des hostilités entre le Liban et
Israël – et le 02 Mars 2026, Israël s’est prévalu de la très controversée
légitime défense préventive pour violer le cessez- le- feu, de façon quotidienne
ou presque.
Résultat des courses: depuis Avril dernier, Israël occupe
illégalement une zone délimitée par une « ligne jaune » qu'elle impose de
facto au Sud Liban (incluant plus d’une soixantaine de villes et
villages). L’armée israélienne y commet des violations massives du droit de
l'occupation militaire, notamment la Section III (« Territoires
occupés ») de la IVe Convention de Genève (articles 47 à 78) :
destruction de biens immobiliers (y compris au bulldozer); profanation et
destruction de lieux de culte musulmans et chrétiens, ainsi que de cimetières;
pillage d'habitations; etc. Ces violations viennent s'ajouter aux autres
violations - plus générales - du droit international humanitaire, notamment
contre les civils.
Et depuis plus de 72 heures, Israël intensifie son offensive
au Liban et étend en profondeur son occupation du Sud Liban, en violation d’un
nouveau cessez- le- feu conclu en Avril dernier. Plusieurs
rapports journalistiques parlent d’un feu vert des Etats- Unis en ce sens.
Il est à craindre que l'étendue de la zone occupée atteigne désormais le
dixième de la superficie totale du Liban, voire bien plus. Entre autres
répercussions catastrophiques de la guerre, il est à noter que depuis le 02
Mars, le Liban vit une crise humanitaire sans précédent, notamment une crise
prolongée de déplacés (avec de graves tensions internes l'accompagnant) dont le
nombre dépasse le 1 million, pour une population totale de 4,5 millions.
Nécessité d’une force multinationale mandatée par le
Conseil de sécurité
Or, lorsque la paix et la sécurité internationales sont
menacées, lorsque la souveraineté, l'indépendance et l'intégrité territoriale
d'un pays sont en grave danger, voire lorsque l'existence d'un Etat est proche
du point de rupture, le droit international admet parfaitement une exception au
principe de non- ingérence, sous condition d'un mandat exprès du Conseil de
sécurité des Nations Unies.
Le Liban ne pourrait très probablement sortir de ce
feuilleton cauchemardesque de guerres interminables que par une nouvelle
résolution du Conseil de sécurité de l'ONU intervenant sous le Chapitre VII de
la Charte des Nations unies, comportant principalement les points suivants (à
exécuter simultanément):
- un cessez- le- feu (réel et total) entre le Hezbollah et
Israël.
- retrait israélien total au sud de la ligne bleue.
- mandatant, aux termes de l'article 42 de la Charte des
Nations unies, une force multinationale pour aider l'Etat libanais à désarmer
les milices ainsi qu'à étendre son autorité (exercer sa souveraineté) sur
l'ensemble de son territoire; cette action étant nécessaire au rétablissement
de la paix et de la sécurité internationales et à leur maintien, ainsi qu'à
préserver la souveraineté (y compris dans sa dimension « interne »: face aux
milices), l'indépendance et l'intégrité territoriale du Liban.
La France, amie du Liban, pourrait être porte- plume de
cette résolution, ainsi que le pays qui œuvre pour mettre en place la force
multinationale. C'est une voie par laquelle elle pourrait aussi retrouver un
rôle prépondérant à jouer au Moyen- Orient sur le long terme.
Si son intention est de vraiment sauver le pays, il
appartient aussi à l'Exécutif libanais d’œuvrer, en urgence, avec les alliés du
Liban, à commencer par la France et les pays arabes, pour une nouvelle
résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies en ce sens.
Dans la recherche d'une solution qui puisse effectivement sauver le Liban, il est grand temps pour tous les acteurs en présence de ne plus se contenter de jeter de la poudre aux yeux, ou d’une politique de l’autruche, ou d’une diplomatie de paroles, et d’opter plutôt pour une diplomatie d’action efficace, tout en sortant des sentiers battus.

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